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Temps de lecture : 7 minutes

La clé d'une transition réussie en élevage laitier [Vers un tarissement raisonné]

Dr Céline Enault
DVM en médecine rurale diplômée de l’Ecole Nationale Vétérinaire d’Alfort. Internat en clinique des ruminants à l’Ecole Nationale Vétérinaire de Nantes, ONIRIS. Membre de la commission "qualité du lait" de la SNGTV

Depuis des décennies, l’administration systématique d’antibiotiques a été la norme pour prévenir et traiter les infections mammaires lors du tarissement. Pourtant, face aux enjeux croissants de l’antibiorésistance et aux évolutions réglementaires, une alternative plus ciblée s’impose : le traitement sélectif au tarissement. Comment lever les freins qui ralentissent son adoption et convaincre les éleveurs de franchir le cap ?

Le tarissement sélectif en pratique : prévenir et réduire les infections 

Le principe est simple : seules les vaches infectées reçoivent des antibiotiques intramammaires lors du tarissement ; tandis que les vaches saines n’en reçoivent pas. La prévention des nouvelles infections passe par un usage systématique des obturateurs internes de trayons pour les animaux sains comme pour les infectés.

Cette stratégie repose sur une analyse rigoureuse de la santé mammaire du troupeau :

  • Évaluation des taux cellulaires de tank et de la dynamique des infections mammaires.
  • Identification des facteurs de risque collectifs : conditions de logement, humidité, densité des animaux, propreté des aires de couchage, saisonnalité, circulation de germes contagieux isolés lors de mammites (ex : Staphylococcus aureus).
  • Identification des vaches à traiter en fonction de leurs antécédents sanitaire et de facteurs de risque individuels : historique de mammites, concentrations cellulaires individuelles, lésions des trayons, etc.

Certaines conditions détériorées imposent parfois de reporter temporairement la mise en œuvre du traitement sélectif le temps de remédier au problème identifié.

 

citation3.pngLa mise en œuvre du traitement sélectif au tarissement implique d’étudier les données disponibles dans l’élevage et de savoir les interpréter.

 

 

Quels sont les freins au déploiement du traitement sélectif au tarissement sur le terrain?

1. La peur d’une recrudescence des mammites et de la détérioration de la qualité du lait

De nombreux éleveurs et vétérinaires redoutent une augmentation des mammites cliniques en début de lactation ou pendant la période sèche.

2. Le poids des habitudes

Le passage au traitement sélectif au tarissement implique un changement. Il est parfois difficile de voir l’intérêt de modifier une pratique qui ne posait pas de problèmes jusqu’à présent, cela implique des investigations supplémentaires. Cette transition peut être perçue comme un retrait de sécurité, une prise de risque et une contrainte supplémentaire.

3. La difficulté à identifier les vaches saines et infectées

La mise en œuvre du traitement sélectif au tarissement implique d’étudier les données disponibles dans l’élevage et de savoir les interpréter.

4. La méfiance vis-à-vis des obturateurs

Certains éleveurs et vétérinaires ont eu de mauvaises expériences avec les obturateurs internes. Un usage inapproprié et un défaut d’hygiène dans les manipulations peuvent effectivement entraîner des infections sévères voire mortelles.

 

Convaincre les éleveurs : des arguments clés

1. L’argument réglementaire

Nul n’est censé ignorer la loi. Le règlement européen 2019/6, applicable depuis le 28 janvier 2022, stipule clairement que le traitement systématique prophylactique au tarissement n’est pas autorisé et ne peut en aucun cas s’inscrire dans la durée. La mise en place du traitement sélectif n’est donc pas une option, mais une obligation.

Informer les éleveurs sur cette évolution légale renforce la nécessité du changement.

2. Une efficacité sanitaire prouvée

Si la pratique est maîtrisée, il n’y a pas d’augmentation du risque sanitaire lors de la mise en œuvre du traitement sélectif au tarissement. Il existe d'ailleurs pléthore d’exemples concrets dans nos clientèles, en Europe et dans le monde, et les ressources bibliographiques abondent en ce sens (Rowe, 2023).

Au sein de nos clientèles, nous pouvons identifier les éleveurs qui le pratiquent déjà avec succès. Ce seront d'excellents ambassadeurs du traitement sélectif au tarissement auprès de leurs pairs.

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Comparaison de 3 modalités de traitement au tarissement en fonction des résultats de santé mammaire
selon le référentiel 2023 pour le traitement sélectif au tarissement (TST)*

3. La réduction des antibiotiques : un enjeu majeur

L’argument le plus fort est la diminution de la consommation d’antibiotiques dans nos élevages. Ce point est difficilement réfutable, d’autant plus que l’usage systématique des antibiotiques lors du tarissement était probablement davantage préventif que curatif ; une perpétuation de cette approche n’est plus défendable.

L’usage raisonné des antibiotiques a pour but principal, à l’échelle mondiale, de réduire les phénomènes d’antibiorésistance. Qui peut rester insensible à cet argument ? Au sein de nos élevages, les premiers bénéficiaires sont les petits veaux, qui seront moins exposés à des microdoses d’antibiotiques via la consommation de colostrum de vaches traitées par des antibiotiques lors du tarissement. Cela s’aligne en outre avec les attentes sociétales croissantes en matière d’élevage durable et responsable.

4. L’accompagnement à l’utilisation des obturateurs

Bien que l'efficacité des obturateurs sur la prévention des nouvelles infections soit indéniable (Pearce, 2023), le risque lié à leur mésusage est réel. Pour le prévenir, il est de notre responsabilité de former les éleveurs à l'utilisation de ce produit, au-delà du simple comptoir de nos cliniques. Cela implique de leur montrer concrètement comment l'administrer et d'observer leur pratique.

Cet aspect pédagogique est encore trop souvent négligé dans notre approche du traitement sélectif au tarissement, c’est pourtant un élément essentiel à sa réussite.

 

citation3.pngIl est de notre responsabilité de former les éleveurs à l’utilisation des obturateurs au-delà du comptoir de nos cliniques

 

 

5. Une amélioration des condition d'élevage

Bien que la complexité de mise en œuvre soit indéniable, nous constatons avec satisfaction que la technicité de la majorité des éleveurs ne fait qu’augmenter.

Parallèlement, la prise en compte du confort des vaches taries est une préoccupation croissante. Nous pouvons raisonnablement leur faire confiance pour mettre en œuvre ce changement avec succès si nous les accompagnons.

6. Le suivi vétérinaire : la clé du succès

Notre rôle ne s’arrête pas au diagnostic et à l’identification des animaux à traiter. Nous devons assurer un suivi régulier de l’élevage avec une approche proactive : valider les critères choisis, s’assurer de l’absence de dégradation des paramètres de guérison et de nouvelles infections.

Ce suivi est capital pour la pérennisation de ce progrès.

7. Savoir, puis le faire savoir

Le vétérinaire peut être convaincu du bien-fondé du traitement sélectif au tarissement et néanmoins continuer à prescrire du traitement systématique. Cette incohérence est parfois un moyen de gérer le risque et l’incertitude, de se protéger et de protéger sa relation avec l’éleveur vis-à-vis d’éventuels échecs.

Notre perception du risque dicte parfois notre comportement d’où l’importance de s’informer soi même pour apprivoiser ce risque puis former nos éleveurs à la mise en œuvre du traitement sélectif au tarissement : « knowledge is power ».
 

*Référentiel rédigé par les membres de la commission qualité du lait de la SNGTV : Rowe S, Kabera F, Dufour S, Godden S, Roy JP, Nydram D. Selective dry-cow therapy can be implemented successfully in coxs of all milk production levels, J Dairy Sci. 2023 Mar;106(3):1953-1967

 

NADINE BALLOT... VOUS AVEZ LA PAROLE
 
 
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Le CNIEL et France Terre de Lait :
Au cœur de la stratégie durable de la filière laitière française

 
Le Centre national interprofessionnel de l’économie laitière (Cniel) est l’association qui regroupe les organisations représentant les producteurs de lait de vache, les entreprises laitières privées, les coopératives laitières, ainsi que les acteurs du commerce, de la distribution et de la restauration.

Notre démarche de responsabilité sociétale, « France Terre de Lait », vise à élaborer et déployer une stratégie partagée pour une filière performante et durable. Elle s'articule autour de deux axes prioritaires : l'attractivité de la filière et de ses métiers, et sa décarbonation.

Notre mission : nourrir aujourd'hui et demain. La filière laitière progresse, même dans un monde en constante évolution.

La filière laitière c’est : 

  • 41 200 exploitations laitières,
  • 744 sites de transformation,
  • 300 000 emplois directs et indirects,
  • 4 litres « équivalent lait » sur 10 sont exportés.

France Terre de Lait, la démarche de progrès collective et durable de la filière

La démarche France Terre De Lait incarne la volonté des acteurs d’intégrer les enjeux économiques, sociaux et sociétaux au coeur de la stratégie de la filière. Cette démarche incarne et valorise l’excellence de toute la filière laitière, que ce soit en France comme à l’international. France Terre de Lait permet notamment à chaque acteur de la filière d’améliorer sa performance et sa compétitivité. Pour les accompagner, l’interprofession fournit des références économiques et des indicateurs qui facilitent le dialogue et favorisent des prises de décision éclairées.

Garantir un haut niveau de qualité du lait pour l'ensemble de la filière

De la ferme aux magasins, la chaîne de production laitière française est soumise à des exigences de qualité strictes afin de fournir aux consommateurs un lait et des produits laitiers sains. Quel que soit le lieu de production et de collecte en France, les mêmes règles de prélèvement et d’analyse du lait cru s’appliquent pour déterminer sa composition et sa qualité. De l’amont à l’aval, la filière est engagée pour la qualité des produits laitiers dans toute leur diversité.

Prévenir et réduire les mammites en élevage

Pathologie touchant particulièrement les vaches laitières, les mammites représentent une source de stress pour les éleveurs et affectent l’efficacité technico-économique des exploitations.

Depuis 2014, le Cniel et ses partenaires techniques (Institut de l’Élevage, Eliance, GDS, SNGTV, SIMV) ont co construit et déploient le plan national « Les mammites, j’anticipe ! », qui s’inscrit dans le plan EcoAntibio du Ministère de l'Agriculture. Ce programme s’articule notamment autour de l'information des éleveurs et des conseillers (qu’est-ce qu'une mammite ? les bonnes pratiques pour prévenir et réduire les mammites...) ou encore la mise à disposition d'outils pratiques.

Un plan de formation des conseillers qui interviennent au quotidien pour conseiller les éleveurs est également déployé ; depuis son lancement, il a permis de former plus de 200 conseillers à la problématique spécifique des mammites. Ce plan porte ses fruits puisque, grâce au travail des éleveurs, des conseillers et des vétérinaires, une nette diminution du niveau de cellules somatiques dans le lait a été observée. Il induit aussi une baisse de l’utilisation des antibiotiques et participe à lutter contre les risques d’antibiorésistance.
 

Nadine Ballot
Chef de service Elevage et Environnement au CNIEL (Centre national interprofessionnel de l'économie laitière) 

 

TÉMOIGNAGE D'UN ÉLEVEURimg-eleveur-vbi-tarissement.jpg

Jean-François NORIE
SCEA du Mont Daniel, Normandie

 

"Chez nous, en Normandie, dans la baie du Mont Saint-Michel, on gère une exploitation de 130 hectares avec 140 vaches laitières. On mise sur l'économie avant tout, en cherchant la meilleure marge possible. C'est comme ça qu'on a fini par adopter le tarissement sélectif.

Ça me trottait dans la tête depuis un stage en Australie il y a presque 30 ans, où les vaches n'avaient aucun traitement au tarissement. Ici, avec nos robots de traite qui font le comptage cellulaire individuel, c'est devenu facile de repérer les vaches qui en ont vraiment besoin.

Au début, j'avais quelques doutes, surtout sur le tarissement en plein hiver sur une aire paillée. Mais pour celles qui partaient au pâturage au printemps ou en été, aucun souci.

Et puis, on a vite vu les bénéfices: moins de mammites après le vêlage, des résultats de cellules somatiques impeccables, et une économie sur les produits de tarissement. Sans compter le temps gagné !

Clairement, je suis convaincu que c'est une bonne pratique. On utilise moins d'antibiotiques, c'est bon pour l'avenir, et ça s'inscrit dans une démarche plus responsable. Et non, je ne le fais pas par contrainte, c'est un choix”.

 

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