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Cas clinique
Temps de lecture : 6 minutes

Gestion multimodale d'un syndrome d'hypersensibilité-hyperactivité chez un Bouvier bernois [Cas clinique]

Dr Sylvia Masson
DMV, spécialiste européenne en médecine du comportement Clinique vétérinaire de la Tivollière, Voreppe (38) Fondatrice de No Ledge Editions, du logiciel Psy4Vet et de la chaîne Cynapse

Le syndrome d’hypersensibilité–hyperactivité (HSHA) est un trouble comportemental sévère apparaissant précocement chez le chien, et dont la prise en charge peut s’avérer complexe et prolongée. Ce cas clinique décrit l’évolution à long terme d’un Bouvier bernois atteint de HSHA et met en lumière l’intérêt d’une intervention hormonale réversible dans une démarche diagnostique et thérapeutique individualisée.

Présentation et historique

Middle est un chien mâle de race Bouvier bernois, issu d’un élevage familial amateur. Selon les propriétaires, la socialisation précoce était satisfaisante, bien que la portée ait été élevée partiellement dans un garage. Middle a été adopté à l’âge de deux mois.

Dès son arrivée dans le foyer, les propriétaires observent des comportements qu’ils jugent inhabituels mais attribués initialement à la jeune du chiot : agitation quasi permanente, grande difficulté à se poser, destructions, explorations orales excessives et durée de sommeil réduite. Malgré ces difficultés, Middle se montre sociable, amical et très demandeur d’interactions.

Une prise en charge précoce est mise en place avec un éducateur canin expérimenté utilisant exclusivement des méthodes non coercitives. Celui-ci exprime rapidement des réserves des réserves quant à l’évolution comportementale de Middle, évoquant la possibilité d’un trouble sous-jacent plutôt qu’un simple retard éducatif. Malgré un accompagnement régulier, les améliorations restent limitées. Les propriétaires sollicitent finalement une consultation spécialisée une consultation spécialisée en médecine du comportement lorsque Middle atteint l’âge de 14 mois.

Anamnèse du cas

Avec le temps, les comportements problématiques se maintiennent sans amélioration spontanée. Middle présente une agitation quasi permanente, une incapacité à se calmer seul, des destructions survenant aussi bien en présence qu’en absence des propriétaires, ainsi que des ingestions répétées de corps étrangers (pierres, noix). Le sommeil est fragmenté et insuffisant pour son âge. Des épisodes occasionnels de poursuite de la queue, brefs et s’interrompant spontanément, sont rapportés.

Les interactions sociales sont marquées par une intensité excessive : Middle n'est jamais agressif, mais ses comportements brusques et mal modulés lors des jeux peuvent entraîner des griffures ou des heurts involontaires. Le chien vit avec un enfant, ce qui renforce les préoccupations de sécurité. Les propriétaires se disent très fatigués par la gestion quotidienne, tout en restant fortement attachés à leur chien et déterminés à le garder (Truffert et al., 2024).
 

Examen clinique

Lors de la première consultation de psychiatrie vétérinaire, à l’âge de 14 mois, Middle pèse 48,5 kg. L’examen clinique général ne révèle aucune anomalie significative. Aucune douleur n'est mise en évidence à la palpation, hormis une légère sensibilité lors de l’extension des hanches, sans boiterie ou réel inconfort rapportés. L’examen neurologique est normal.

Sur le plan comportemental, Middle se montre très amical, curieux et engageant, mais avec un niveau d’excitation élevé et constant. Il présente une activité motrice incessante, une grande difficulté à interrompre ses comportements et une absence quasi totale de capacité de mise au repos spontanée.

Hypothèses diagnostiques

Plusieurs hypothèses peuvent être envisagées : 

  • Sur le plan physique : douleurs ostéo articulaires notamment une dysplasie de la hanche ; 
  • Sur le plan comportemental :
    • Diagnostic d’état : les états impulsif, compulsif, phobique ou anxieux peuvent être envisagés (Masson et al., 2024a). Un état phobique ou anxieux est écarté car Middle ne présente aucune réaction de peur aux stimuli extérieurs. Un état compulsif est plus probable qu’un état impulsif car Middle ne s’arrête pas dans les interactions, même lorsqu’il est ignoré et il va jusqu’à l’ingestion d’objets non alimentaires (Masson et al., 2021). 
    • Diagnostic nosographique : syndrome HSHA ou conduites addictives.
       

Examens complémentaires / démarches d’éviction

Aucun examen complémentaire n'est jugé nécessaire lors de la consultation initiale, en l’absence de signes cliniques évocateurs d’une affection somatique sous-jacente. La résistance notée à l’extension de la hanche lors de l’examen clinique est évoquée avec les propriétaires comme une hypothèse à explorer (via la réalisation de radiographies) en l’absence de réponse au traitement comportemental (Masson et al., 2024c; Mills et al., 2020).
 

Diagnostic

Au regard de l’apparition très précoce des troubles, de leur intensité constante, de leur expression dans tous les contextes et de l’absence d’autre étiologie identifiable, un diagnostic de syndrome d’hypersensibilité–hyperactivité (HSHA) ou TDAH canin, associé à un état compulsif envahissant est retenu comme diagnostic le plus probable (Masson et al., 2024b).
 

Traitement initial

Une prise en charge multimodale est mise en place. Un traitement par fluoxétine est instauré à la dose initiale d’environ 1,5 mg/kg/jour. Des effets indésirables transitoires sont observés en début de traitement, avec une fatigue marquée et une baisse de l'appétit, qui régressent spontanément en moins d’un mois.

Parallèlement, un accompagnement comportemental est poursuivi dans la lignée du travail déjà entrepris par l’éducateur compétent qui suit Middle depuis son jeune âge, axé sur la réduction des stimulations excessives, la mise en place de routines prévisibles, la valorisation des comportements calmes et le développement progressif des capacités d’autocontrôle. L’éducateur connaissant la ligne de base des comportements du chien, il est idéalement placé pour aider au monitoring de l’évolution du comportement de Middle. 

Résultats et suivi

L’évolution est favorable dans les semaines suivant l’instauration du traitement. Les ingestions de corps étrangers cessent, la durée de sommeil augmente et Middle montre une meilleure capacité à interrompre ses activités et à se poser. Les interactions deviennent plus sûres et les promenades à l’extérieur reprennent dans de dans de bonnes conditions.

Au cours de l’adolescence, malgré cette amélioration globale, une recrudescence de certains comportements est observée, avec diminution de la concentration, augmentation du marquage urinaire, réactions ambiguës avec les chiens mâles et agitation accrue. Une influence hormonale est suspectée, conduisant à la pose d’un implant de desloréline en région interscapulaire à l’âge de 20 mois (Junaidi et al., 2003 ; Sirivaidyapong et al., 2012).

De façon inattendue, cette intervention entraîne une détérioration comportementale marquée avec des effets opposés à ceux attendus : augmentation de l’excitation, majoration du marquage et apparition d’une polyuro-polydipsie. 

Lors de cette dégradation majeure, des analyses hématologiques et biochimiques sont réalisées. Les résultats sont dans les limites des valeurs usuelles, ce qui permet d’écarter une origine métabolique ou systémique et renforce l’hypothèse d’un effet iatrogène réversible.

Une augmentation transitoire de la dose de fluoxétine est alors nécessaire nécessaire (2,8 mg/kg/jour). Les troubles persistent pendant toute la durée d’action de l’implant et régressent brutalement à son arrêt, environ sept mois plus tard.

Après la fin de l’effet de l’implant, Middle retrouve un état stable. La fluoxétine peut alors être progressivement diminuée progressivement diminuée jusqu’à une dose d’entretien d’environ 1,8 mg/kg/jour. À l’âge de 5 ans et demi, le chien est décrit comme équilibré, capable d’accompagner ses propriétaires dans de nombreuses situations, avec une satisfaction globale évaluée à 7/10 par les propriétaires.

Les radiographies des hanches n’ont jamais été réalisées car Middle, qui a maintenant 5,5 ans, n’a jamais présenté de signes douloureux. L’ostéopathe vétérinaire qui le suit n’a pas jugé nécessaire de réaliser cet examen qui reste une option s’il doit être anesthésié pour une autre raison.

Discussion

Ce cas met en évidence l’intérêt d’une approche progressive et réversible dans la prise en charge des affections comportementales chez le chien, en particulier lorsqu’une influence hormonale est suspectée. Chez Middle, la présentation clinique initiale était celle d’un syndrome HSHA classique. 

L’évolution favorable observée sous prise en charge multimodale associant traitement médicamenteux et accompagnement comportemental confirme le bon pronostic généralement associé à ce syndrome lorsqu’il est correctement identifié. Toutefois, l’apparition secondaire d’une aggravation lors de l’adolescence a conduit à s’interroger sur une possible composante hormonale, situation fréquemment rencontrée en pratique clinique.

L’originalité de ce cas réside dans la détérioration comportementale paradoxale observée après la mise en place d’un implant de desloréline. L’augmentation de l’excitation, la majoration du marquage urinaire et l’apparition d’une polyuro-polydipsie ont clairement coïncidé avec la période d’activité de l’implant et ont régressé brutalement à l’arrêt de son effet. Cette évolution temporelle a permis d’identifier sans ambiguïté le rôle de la suppression hormonale dans l’aggravation des signes.

Le caractère totalement réversible de l’implant contraceptif a constitué un élément déterminant dans la prise de décision clinique. Il a permis d’explorer l’hypothèse hormonale sans compromettre le pronostic à long terme, ce qui n’aurait pas été possible dans le cadre d’une castration chirurgicale irréversible. Dans ce contexte, l’implant s’est révélé être un outil d’aide au raisonnement clinique, permettant d’évaluer l’impact hormonal sur le comportement et d’ajuster la stratégie thérapeutique en conséquence.

Ce cas souligne ainsi l’intérêt des interventions hormonales réversibles dans la gestion des troubles du comportement, non seulement comme option thérapeutique potentielle, mais également comme démarche diagnostique sécurisée. Il rappelle enfin l’importance d’un suivi attentif et individualisé, afin d’adapter les choix thérapeutiques au profil comportemental et à l’évolution clinique de chaque animal.

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Les points clés à retenir :

  • Un contrôle régulier de l'évolution comportementale est indispensable chez le jeune chien et peut se faire en collaboration avec un éducateur compétent : cela permet de distinguer précocement un défaut d'éducation d'un trouble comportemental et d'envisager au plus tôt une prise en charge adaptée.
  • L'association d'un traitement médicamenteux et d'un accompagnement comportemental adapté permet une amélioration notable du chien atteint d'un syndrome HSHA classique.
  • Le suivi doit être attentif et individualisé et la prise en charge doit être progressive et réversible. Une vigilance toute particulière est à appliquer lors de la puberté, qui constitue une phase de vulnérabilité comportementale.
  • La pose d'un implant de desloréline permet d'explorer de façon sûre et pertinente l'hypothèse d'une composante hormonale, sans altérer le pronostic.
  • La stérilisation médicale est réversible et constitue à la fois un outil diagnostique sécurisé et une option thérapeutique potentielle.
Ressources à télécharger

Bibliographie :

Junaidi, A., Williamson, P. E., Cummins, J. M., Martin, G. B., Blackberry, M. A., & Trigg, T. E. (2003). Use of a new drug delivery formulation of the gonadotrophin-releasing hormone analogue Deslorelin for reversible long-term contraception in male dogs. Reproduction, Fertility and Development, 15(6), 317‑322. https://doi.org/10.1071/RD03039

Masson, S., Bleuer-Elsner, S., Muller, G., Médam, T., Chevallier, J., & Gaultier, E. (2024a). Psychological states. In S. Masson, S. Bleuer-Elsner, G. Muller, T. Medam, J. Chevallier, & E. Gaultier, Veterinary Psychiatry of the Dog (p. 229‑290). Springer Nature Switzerland. https://doi.org/10.1007/978-3-031-53012-8_7

Masson, S., Bleuer-Elsner, S., Muller, G., Médam, T., Chevallier, J., & Gaultier, E. (2024b). Self-control axis disorders. In S. Masson, S. Bleuer-Elsner, G. Muller, T. Medam, J. Chevallier, & E. Gaultier, Veterinary Psychiatry of the Dog (p. 327‑369). Springer Nature Switzerland. https://doi.org/10.1007/978-3-031-53012-8_9

Masson, S., Bleuer-Elsner, S., Muller, G., Médam, T., Chevallier, J., & Gaultier, E. (2024c). The link between psychiatric and physical disorders. In S. Masson, S. Bleuer-Elsner, G. Muller, T. Medam, J. Chevallier, & E. Gaultier, Veterinary Psychiatry of the Dog (p. 539‑566). Springer Nature Switzerland. https://doi.org/10.1007/978-3-031-53012-8_15

Masson, S., Guitaut, N., Medam, T., & Béata, C. (2021). Link between foreign body ingestion and behavioural disorder in dogs. Journal of Veterinary Behavior. https://doi.org/10.1016/j.jveb.2021.04.001

Mills, D. S., Demontigny-Bédard, I., Gruen, M., Klinck, M. P., McPeake, K. J., Barcelos, A. M., Hewison, L., Van Haevermaet, H., Denenberg, S., Hauser, H., Koch, C., Ballantyne, K., Wilson, C., Mathkari, C. V., Pounder, J., Garcia, E., Darder, P., Fatjó, J., & Levine, E. (2020). Pain and Problem Behavior in Cats and Dogs. Animals, 10(2), Article 2. https://doi.org/10.3390/ani10020318

Sirivaidyapong, S., Mehl, N. S., & Trigg, T. E. (2012). Delay of Puberty and Reproductive Performance in Male Dogs Following the Implantation of 4.7 and 9.4 mg GnRH-Agonist Deslorelin at an Early Pre-pubertal Age. Reproduction in Domestic Animals, 47(s6), 400‑402. https://doi.org/10.1111/rda.12066

Truffert, M., Gaultier, E., & Masson, S. (2024). Impact of hypersensitivity-hyperactivity syndrome on the quality of life of dogs and their owners. Applied Animal Behaviour Science, 278, 106363. https://doi.org/10.1016/j.applanim.2024.106363